Par Jean-Pierre Dautun
« Le cri qu’on devrait entendre : “Voyez ce que le chômage fait de ses victimes. J’étais un homme : il fait de moi une “ressource humaine”.
« À moins de l’avoir vécu, on n’imagine pas ce que peut représenter le fait de tomber de la condition d’homme dans celle de ressource humaine.
« Cela m’est arrivé le jour de mon licenciement, mais je ne l’ai pas compris tout de suite, loin de là. Cela vient aussi plus tard. Avant d’être viré, on est un homme. Au moment d’être viré, on croit comprendre ce qui se passe : on pense qu’on est un homme en train d’être mis à la porte. Du tout. On se trompe. On subit une métamorphose secrète, invisible, instantanée. Apparemment, c’est le même corps, le même regard, les mêmes gestes, les mêmes capacités. En fait, sur-le-champ, on change d’état. Et cela ressemble, ma foi, à ce qui, dans les pays antiques ou barbares, faisait passer de l’homme à l’esclave. On s’aperçoit bientôt que la condition de ressource humaine guette la condition humaine moderne, comme la condition d’esclave était l'ombre portée, menaçante, permanente, de la condition d’homme libre. Il suffisait d’un revers militaire. C’est la même chose. Les revers économiques contemporains en sont la version avancée. Une défaite de ce qui remplace l’armée, une mauvaise tactique de ce qui tient lieu d’empereur, et vous voilà ressource humaine.

« “Faire partie du personnel”, c’est une expression qui paraît infamante aujourd'hui. Mais rien de moins juste : elle reste noble. L’homme chassé du personnel n'est pas chassé de l’humanité. Celui qui devient une “ressource humaine”, si. Les bonnes âmes peuvent bien penser que ce langage est sédatif ; mais c’est la fidèle expression d’une barbarie à “masque” humain : sans visage. L’“humain” qu’on semble y introduire vient en chasser l’homme, aussi vrai que “humain” est adjectif et “ressource” nom. Nom “commun”. Car, tout de même, on était un homme et on devient “ressource”. Quelque chose de comparable dans sa nature à la nappe phréatique, à un “gisement”, – mot pertinent s’il en est. On rejoint un gisement, ce qui comme chacun le sait est un empilement de couches écrasées les unes sur les autres et les unes par les autres dans le sein obscur de la terre – un stock. Et on ne dépend plus que du trépan, de la foreuse qui vous extraira du gisement. À sa guise. À son rythme. Pas au vôtre. A-t-on déjà vu un bloc de charbon, ou une pépite d'or, même un diamant, aller réclamer que ce soit son tour d’être extrait ? La matière en cela fait preuve d’une sorte de sagesse qui semble étrangère à l’esprit le plus fin.
« Le jour où j’ai compris mon sort de mon pépite, j’ai compris aussi que ce n’était pas à moi de chercher la foreuse ; qu’il me restait autant de chances de retrouver un emploi que j’en ai de gagner au Loto. Ici comme là, il me faut attendre que le destin veuille bien me désigner pour cible de ses visées, si c’est mon tour – ce qui s’appelle la chance ou le hasard, selon les esprits.
« Et tel est le scandale qui rend aujourd’hui un humaniste inconsolable : que la survie sociale soit désormais, comme elle le fut aux époques qu’on lui a appris à nommer barbares, une affaire avant tout de “chance”. De compétences, de savoir, plus question. Chercher du travail est une activité pénible. Mais ce n’est que dramatique. Ce qui est terrible, c’est que ce drame s’enlève sur un fond “tragique”, et qui est celui-ci : qu’il ne dépende que du “sort” qu’on survive ou meure, voilà précisément le fait que ce qu’on appelle une “civilisation” avait pour mission d’éviter. Joli bilan. Voilà pourquoi le chômage n'est pas seulement une maladie économique : c’est un scandale de civilisation. »
Première publication dans Le Monde, 13 mars 1993.