Par Ariane Randeau
« Tu penses utile, donc tu ne penses pas » (p.190) écrit François Bégaudeau à propos du bourgeois du XXIe siècle. Dans Histoire de ta bêtise, l’écrivain dresse un portrait incisif, drôle et intelligent du bourgeois « cool » qui n’a de cesse de poursuivre ses propres intérêts de classe, de se maintenir au pouvoir coûte que coûte et de faire de sa « pensée » la pensée dominante.
Le point de départ de Bégaudeau est un moment particulier de la vie française, celui des présidentielles de 2017, période qui amène son lot de discussions et de poncifs qui ont fait du vote (surtout au moment de l’entre-deux tours), la voix du rejet des « zextrêmes » et des « zidéologies ». Tous impératifs énoncés par ce bourgeois cool, qui nous incite à « bien » penser et surtout à « bien voter ». Ce sont ces jugements de valeurs et cette morale qui agacent à juste titre François Bégaudeau. Ils viennent, selon lui, dépolitiser la politique et la réduire, à travers le vote, à un acte individuel, muet et ponctuel, alors qu’elle est par essence, collective, bruyante et permanente.
Qui est donc ce bourgeois « cool » ? L’exemple ci-dessus fournit une première caractéristique : il est bourré de certitudes et ne conçoit pas d’autres vérités que la sienne. Il a une pensée uniquement orientée vers « l’opportunisme marchand » (p.169) et la défense de son pouvoir envisagé sous l’angle purement « managérial ». Il est « sans mémoire » (p.205) et faussement cool. Main de fer dans un gant de velours, il aime le pauvre mais celui qui doit donner du sien. Pour qu’il soit « inclus » car le bourgeois cool étant « inclusif », le pauvre, le précaire, le chômeur, les femmes doivent correspondre aux attentes de sa classe sociale : mobilité, flexibilité, docilité, rentabilité, compétitivité, bref des individus qui doivent être acteurs d’eux-mêmes pour permettre l’hypocrite « vivre ensemble » !
Finalement, ces jugements de classe le rendent, sous couvert d’« ouverture au monde », intolérant. Dès que le pauvre menace son pouvoir ou que le sociologue désenchante son monde, il a peur et devient… autoritaire. Sa peur et sa haine du radical et du peuple sont plus forts que tout : il faut tenir à distance, imposer ses « vérités » par un « management opérationnel », marteler son idéologie « pragmatique » en mobilisant ses intellectuels organiques et ses chiens de garde médiatiques, et si ça ne fonctionne pas, laisser quelques miettes pour la route.
« Réaliseras-tu un jour que c’est ce cool qui est haïssable ? Qu’au-delà de la violence sociale, c’est le coulis de framboise qui l’enrobe qui est obscène ? C’est l’écrin d’humanité dans lequel tu feutres ta brutalité structurelle. C’est les 20 000 euros d’indemnités pour qu’un ouvrier avale un plan social. C’est ta façon d’appeler plan de sauvegarde de l’emploi une vague de licenciements ; d’appeler restructuration une compression de personnel, et modernisation d’un service public sa privatisation. » (p.119)
Bégaudeau nous offre une « pensée radicale » qui « rapporte les faits sociaux à des faits de structures » (p.181). Elle est nécessaire à l’analyse des mécanismes de la domination et de la lutte des classes pour envisager et travailler au seul changement qui vaille : la sortie du capitalisme.