Par Pierre Bitoun et Yves Dupont
Voix de l’Hexagone : Le ministre de l'Agriculture vient tout juste d’ordonner la suspension immédiate de l'agrément de l'abattoir ovin de Rodez, après la diffusion d'une vidéo de L214. Selon vous, les actions de ce type d’associations militantes peuvent-elles permettre d’ouvrir la voie à une amélioration globale de la condition animale, thème aujourd’hui central pour le monde agricole ?
Pour répondre à votre interrogation, il est nécessaire de faire comme souvent un peu d’histoire, hexagonale mais qui vaut également pour bien d’autres pays. La dénonciation des mauvais traitements infligés aux animaux, qu’elle porte sur les conditions de leur élevage ou de leur abattage, est en effet une question déjà ancienne, liée au mouvement général d’industrialisation des productions agricoles et animales qui n’a cessé de s’accélérer depuis 1945. On distingue assez aisément deux périodes, auxquelles correspondent des types différents de critiques et de résistances. Elles cohabitent de nos jours, dans un méli-mélo qui mérite quelques éclaircissements car s’y manifestent d’importants clivages, d’idées et de pratiques, difficilement dépassables.
La première, qui s’amorce dans les années 60 et surtout 70, intervient dans une France largement imprégnée de culture paysanne, rurale et où le système de polyculture-élevage, bien que déjà mis à mal, est encore vivace. Principalement portée par les courants de paysans-travailleurs – qui créeront dans les années 80 la Confédération paysanne – et sous-tendue par une histoire plurimillénaire de relations entre le paysan et l’animal, la critique est alors globale : c’est, de façon conjointe, l’ensemble des ravages sur l’homme et l’animal produits par le développement rapide d’« ateliers de production » spécialisés qui sont dénoncés. La dépendance de l’éleveur vis-à-vis des firmes d’amont et d’aval, l’inhumanité de sa condition à la tête de ces ateliers, les méfaits dont pâtissent les animaux enfermés dans ces élevages toujours plus grands et intensifs, forment un tout, inséparable d’une remise en cause du productivisme capitaliste. Le livre de Bernard Lambert, Les paysans dans la lutte des classes (Seuil, 1970), le film Cochon qui s’en dédit de Jean-Louis Le Tacon (1979) sont, parmi bien d’autres exemples, d’excellentes illustrations de cette critique à la fois holiste, anticapitaliste et politique. Bien qu’insuffisamment comprise, à l’époque, par la majorité de la population, elle a irrigué par la suite le mouvement altermondialiste, rallié à elle des franges croissantes de la population rurale et urbaine, et elle représente ainsi un héritage vivant de réflexions et de combats pour une société postcapitaliste et postproductiviste. D’où seraient bannis autant l’homme transformé en ressource humaine que l’animal devenu machine à produire.
La seconde période s’ouvre dans les années 2000. Elle s’inscrit dans le contexte d’une France à dominante urbaine et où le système de polyculture-élevage, en dépit de ses résistances, se voit de plus en plus remis en cause par le mouvement d’industrialisation, de spécialisation et d’artificialisation des productions agricoles et animales, dont les fermes-usines – adossées à de puissants groupes financiers et aux laboratoires de biotechnologie –, constituent la pointe la plus avancée. Portée par des associations telles que L214 et de nombreux consommateurs citadins convertis au veganisme et à l’antispécisme, la critique des mauvais traitements infligés aux animaux d’élevage y a perdu sa cohérence antérieure et s’est en quelque sorte émiettée, spécialisée. Volontiers ou radicalement antihumaniste, faisant peu de cas de l’existence et de l’avenir des éleveurs, elle s’est muée en « cause animale » et ses propagandistes s’attaquent autant à ces derniers, aux abattoirs qu’à quelques boucheries. Pour certains militants, la remise en cause du productivisme capitaliste reste bien sûr une exigence, mais pour d’autres, le point de vue du consommateur et la « libération de l’animal » passent avant toute autre considération. D’où la critique qui leur est régulièrement adressée : en entretenant la confusion sur la condition des animaux dans les élevages industriels et les élevages paysans, en déniant la relation symbiotique, c’est-à-dire faite d’attachement, de vie et de mort, qui existe depuis des millénaires entre les paysans et leurs animaux, ces « libérateurs » ne se font-ils pas complices, volontairement ou non, du futur marché de la viande in vitro ? On trouvera un bon résumé de ce questionnement dans l’ouvrage collectif On achève bien les éleveurs (L’Échappée, 2017) et on se reportera également aux controverses sur le financement de L214 par des fonds américains liés aux géants du numérique et soutenant la viande de laboratoire.
Au total, et pour répondre à votre interrogation initiale, il est donc hautement probable que l’on voie dans l’avenir cohabiter et s’affronter ces deux courants critiques, les uns poursuivant leur ligne générale de dépassement du capitalisme inséparable d’une généralisation du modèle de l’agriculture et de l’élevage paysan, les autres continuant leur activisme anticarné, leurs vidéos ou leurs marches pour « la fermeture de tous les abattoirs », qu’accompagnera un silence discret sur la préparation des mentalités et des goûts à la viande artificielle. Et il est également quasi certain que prévaudra comme à l’accoutumée une voie médiane, faite de quelques mesures en faveur du très consensuel « bien-être animal » (renforcement des contrôles dans les élevages et dans les transports d’animaux, meilleure information du consommateur grâce à un étiquetage relatif aux modes d’élevage, développement des abattoirs de proximité, etc.). Ni la condition humaine, ni la condition de l’animal n’en sortiront vraiment grandies, mais la majorité de la population y sera sensible.
L’ensemble de l’entretien est à lire sur : Voix de l’Hexagone