Par Ariane Randeau
3 heures, 43 minutes et 59 secondes, c’est la durée de la tournée de Nicolas Jounin calculée par « l’outil » de La Poste. Une course contre la montre pour ce sociologue qui a travaillé comme facteur en CDD durant 5 semaines au sein d’un centre de distribution d’une ville moyenne en périphérie d’une grande agglomération.
C’est ainsi à une plongée – souvent en eaux troubles – dans la vie quotidienne des facteurs que nous invite l’auteur. Outre son expérience qu’il relate avec minutie, il a mené des entretiens avec une centaine d’agents et de cadres du siège national, réalisé des observations auprès d’une vingtaine de factrices et facteurs, et compulsé nombre d’archives d’un service public devenu entreprise à but lucratif.
Son questionnement porte principalement sur les conditions de travail des facteurs.
Depuis le tournant néolibéral et les politiques d’austérité des années 1980, l’évolution des effectifs de la Poste est désindexée de la croissance du courrier. La direction cherche à augmenter la productivité des facteurs tout en transformant ce service public en une société anonyme ouverte à la concurrence et au profit. Ce qui se traduit par une baisse drastique des effectifs – La Poste se débarrasse chaque année d’environ 2000 emplois de facteurs – et par la fin du statut de fonctionnaire au profit de CDD. Tous les deux ans, des « réorganisations » ont lieu dans les centres de distribution afin d’augmenter le périmètre des tournées et de réduire les « coûts » de personnel.
Pris dans l’une de ces réorganisations, Jounin décrit l’accumulation des retards de distribution de courrier, la multiplication des heures supplémentaires non rémunérées, le sentiment permanent de mal faire son travail. Au cœur d’un métier censé mettre en valeur l’autonomie et la confiance, plusieurs contradictions apparaissent : contradiction entre le temps prescrit (par un logiciel dont les éléments de calcul sont totalement opaques) et le temps réel de travail, contradiction entre la standardisation des « normes et cadences » et les réalités diverses du terrain (climat, géographie, etc.), contradiction entre le turn over incessant et la relation de proximité que l’on attend d’un facteur.
Au travers de discussions imaginaires – souvent truculentes ! – avec Frederick Taylor, Jounin décortique les effets du scientific management sur l’organisation du travail. Les salariés se retrouvent au final dépossédés de toute marge de manœuvre et de prise de décision. La modélisation des tournées aboutit à un « monopole de la réalité » par la direction de La Poste. Cela n’est bien évidemment pas sans effets sur la colère ou la résignation que vivent les salariés, avec son cortège de mutations, démissions, de burn out ou de suicides.
L’intérêt de l’ouvrage repose donc sur son caractère ethnographique fouillé et l’analyse par le prisme tayloriste. Regrettons cependant que les termes de capitalisme (absent de l’ouvrage) et de néolibéralisme (cité une fois), ne soient pas davantage pris comme angles interprétatifs. Cela aurait permis de ne pas s’enfermer dans les seules questions relatives à l’organisation et à la mesure quantitative du travail.