Par Ariane Randeau
La « destruction des liens sociaux » et l’installation d’une incertitude généralisée sont au cœur de nos sociétés contemporaines. C’est le point de départ du travail de la sociologue Eva Illouz dans son remarquable ouvrage La fin de l’amour (Seuil, 2020). S’intéressant depuis plus de vingt ans à une sociologie des émotions et des relations amoureuses et sexuelles, elle analyse dans ce dernier opus les caractéristiques de ce qu’elle nomme le « non-amour ». Phénomène social non majoritaire mais en plein essor du fait de la montée historique de revendications autour de l’autonomie affective, il se définit par le refus de tout engagement des personnes au nom de la liberté. Ce qu’examine donc la sociologue, ce sont les mécanismes psychologiques, sociaux, économiques et politiques qui font que des personnes arrêtent une relation, passent d’une relation à une autre ou refusent, consciemment ou non, d’en entamer une (sexe sans lendemain, sexe occasionnel, etc.).
S’appuyant sur les travaux du philosophe Michel Foucault, pour qui la recherche de liberté et son institutionnalisation accompagnent la redéfinition du marché, et en particulier du marché capitaliste, Eva Illouz postule que la liberté sexuelle est devenue la philosophie néolibérale de la sphère privée. « Le capitalisme a détourné la liberté sexuelle pour se l’approprier » et il est impliqué « dans l’instabilité et la volatilité des relations sexuelles et amoureuses ». Le non choix, le non engagement font donc écho à l’ethos du capitalisme, de même que les valeurs de changement, de mobilité, de flexibilité, etc. Ils conduisent les individus à calculer et évaluer en permanence les risques, à travers des questions du type « qu’est-ce que ça va me coûter si je m’engage ? ». Cette démarche constante d’évaluation de soi et des autres génère un marché sexuel (sites de rencontres, réseaux sociaux, divorce, survalorisation du corps, thérapies psychologiques, etc.) dans lequel la domination masculine se reproduit, le corps devient marchandise, la sexualité une compétence à acquérir. Dès lors, « l’auto-entrepreneur de la vie romantique » représente une figure ultra valorisée. La relation sexuelle constitue pour lui un « fonds de réserve » et l’autonomie une valeur suprême.
Bien sûr, cette conception du monde n’est pas sans conséquence sur les personnes et les relations qu’elles entretiennent (ou pas). Comme le souligne Eva Illouz, « la sexualité libre encadrée par la culture de consommation et la technologie a des répercussions sur la structure des relations et crée des formes d’incertitude qui imprègnent les relations négatives. » Les individus se retrouvent confrontés à une absence de clarté affective (quels sentiments dois-je ressentir ? est-ce que je dois faire part à l’autre de mes sentiments ? si je le fais, est-ce que cela ne nuira pas à la relation ? etc.) qui menace en permanence l’estime de soi, fait des sentiments une source d’anxiété, induit une relation confuse et en manque de confiance. La recherche de reconnaissance de l’autre et en l’autre, ontologiquement inhérente à toute relation, se retrouve fortement mise à mal. Le moi, l’autre, la relation deviennent incertains au profit de l’hypersubjectivité et de l’interchangeabilité des individus.
Au final, à travers un remodelage total de la « liberté », le capitalisme a investi le marché de l’intime tout en redéfinissant le sens de nos relations. L’analyse féconde, riche et complexe d’Eva Illouz nous montre très clairement que ce qui se joue dans la marchandisation de la liberté et dans le couronnement d’un individu concurrentiel est la poursuite de formes de soumissions sans cesse renouvelées…