Par Ariane Randeau
C’est surfant sur le succès, hélas circonscrit à la « gauche radicale », des écrits et interventions de Bernard Friot et Frédéric Lordon que les éditions La Dispute ont décidé de publier, en 2021, une série d’entretiens croisés entre les deux intellectuels. Reprenant largement leurs postulats et analyses déjà présents dans leurs ouvrages respectifs, cette « conversation » veut contribuer à la formulation d’une « proposition globale » de sortie du capitalisme : le communisme.
Par-delà les débats de « dé à coudre » – pour reprendre l’expression de F. Lordon – qui jalonnent l’ouvrage et causeront forcément quelques bâillements, l’intérêt de la discussion tourne, me semble-t-il, autour de deux idées principales.
Premièrement, il est impératif d’en finir avec ce qui sclérose les milieux militants depuis des décennies. À savoir : les luttes défensives et les syndicats repliés sur la seule « ligne de défense des victimes », les mythes de l’harmonie sociale et du paradis terrestre à venir qui irriguent les imaginaires révolutionnaires, l’idéalisation du localisme ou de la ZAD récupérés comme « lieu d’opportunisme intellectuel chic ». Les propos et travaux de Friot et Lordon invitent à cette déconstruction. Le premier nous donne à voir un « communisme déjà-là », notamment incarné dans les régimes de la sécurité sociale et de la fonction publique. Le second fait état d’une « radicalisation du capital » pour lequel le compromis n’est plus une option, ainsi que d’une fascisation grandissante de nos sociétés. C’est afin de « ne pas se raconter d’histoire » (Althusser) que les deux compères insistent donc sur les conditions idéelles et matérielles de l’émancipation.
Secondement, dans la proposition communiste élaborée par Friot et portée par Lordon, la souveraineté sur le travail apparaît comme un enjeu majeur, décisif. En mettant la focale sur la division du travail, il s’agit d’en considérer tous les tenants et aboutissants et de ne pas faire l’impasse sur les questions relatives aux institutions, à la violence, à l’État ou à la monnaie. Ainsi cette souveraineté implique-t-elle délibération collective, travail vivant et utilité sociale ; mais aussi règles, contraintes et risques qu’on ne saurait esquiver. Que ce soit dans les institutions de la qualification ou les caisses d’investissement – caractéristiques, avec le salaire à vie, de la proposition communiste – il y aura toujours des risques de réseautage, de copinage – à l’image du champ universitaire –, voire de corruption qu’il faut avoir en tête pour mieux y faire face.
Dès lors, le droit à la souveraineté sur le travail doit gouverner nos mobilisations car il conditionne la sortie du capitalisme. On regrettera cependant que le terme « communisme », et tout ce qu’il véhicule et implique historiquement, soit peu discuté. De même, pour prolonger la réflexion, il paraît essentiel, si l’on veut être souverain collectivement sur les moyens et conditions de production, de limiter ou sortir de la bureaucratisation – élément non discuté dans l’ouvrage – qui a pourtant totalement colonisé notre vie.