Publication de L’Antivol-papier n° 18, avril-juin 2025

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Par Pierre Goldman
La sortie en septembre dernier du film « le Procès Goldman » devrait nous inciter à lire ou relire son livre « Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France », publié en 1975 au éditions du Seuil. Écrit en prison, entre ses deux procès (le premier en 1974 le jugeant coupable d’un double meurtre, le second en 1976 l’en acquittant), l’ouvrage est prenant, insaisissable, sans concessions ni avec le monde ni avec soi-même. En voici un extrait, où se dévoile (un peu) de l’auteur.
Il y eut les dizaines, les centaines de lettres que je reçus.
Il y eut la solidarité des Juifs. De Juifs qui se tenaient pour Juifs et de Juifs qui ne se tenaient pas pour Juifs. De Juifs communistes et de Juifs conservateurs. De Juifs sionistes, antisionistes et non sionistes. Tous, dans ce procès, avaient senti qu’ils étaient juifs, que j’y avais été totalement juif, pour moi, pour les Juifs, pour les autres.
(Je précise que ma position quant au problème juif, donc, corollairement, à l’heure actuelle, quant à la question palestinienne et israélienne, est, plus ou moins celle de Léopold Trepper : il faudrait, pour expliciter mon point de vue, que j’écrive des milliers de pages. Je préfère recourir à ce géant qui figure parmi les divinités que je vénère.)
Cette solidarité purement juive me bouleversa : j’en eus, un instant, un accès de mysticisme judaïque. J’étais un criminel, un voleur, mais accusé faussement de meurtres, condamné injustement, j’avais, un moment représenté les Juifs face à la Justice des goyes (1).
Il y eut la colère massive des gauchistes, les comités, les meetings. Je ne reniais pas cette solidarité, mais j’y étais encore dépossédé de mon identité, possédé. J’étouffais de cette étreinte chaleureuse qui meurtrissait l’intime froidure de ma solitude.
J’y mis un terme par un communiqué.
Il y eut, surtout, le 14 janvier 1975, une lettre de K., cette jeune Antillaise que j’avais connue en décembre 1969.
Nous correspondîmes.
Je fus, une nuit, envahi d’un amour violent pour cette femme qui surgissait d’un temps décisif de mon passé.
Je luttai désespérément pour détruire cet amour, l’anéantir, l’évacuer de ma chair, de mon âme.
Je n’y parvins pas.
Je lui avais dit, le 21 décembre 1969, qu’un jour j’arriverais au bout et qu’alors je verrais ses yeux. Que je n’oublierais jamais ses yeux.
J’étais arrivé au bout, je voyais ses yeux, je ne les avais pas oubliés.
Je lui écrivis que je l’aimais, voulais l’épouser, vivre avec elle, vivre. (J’avais décrété, auparavant, qu’au cas très improbable où je me marierais un jour, j’épouserais une Juive.)
Je lui dis que nous aurions des enfants. Je pensais qu’ils ne seraient pas des Juifs basanés au sang nègre, mais des nègres qui auraient du sang juif.
C’est alors que j’entrepris la rédaction de ce livre.
J’ai déjà dit l’aversion que m’inspirait l’acte d’écrire et d’être l’objet et sujet de cette écriture. Une autre raison m’avait toujours interdit d’écrire : je voulais écrire ma vie dans la vie, l’y inscrire, qu’elle soit un roman. Elle ne le fut pas et de l’avoir écrite sans la romancer ne la transforme pas en roman. Au terme de ce récit, je devrais me tuer, expier ainsi cette révélation où j’ai dû m’écrire afin de sauver ma vie d’une accusation fausse et infamante. Je ne le fais pas : mon désir de liberté est principalement inspiré par l’amour d’une femme. Elle m’a ramené dans la vie. Je veux l’y rejoindre. Sinon, le calvaire de l’innocence perpétuelle et recluse m’eût parfaitement convenu.
Note
Extrait de Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France,
Éditions du Seuil, Collection Combats, Paris, 1975, p. 278-280.
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